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L'Abra del Acay à vélo plus haut col carrossable des Andes 4972 m

2 participants

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L'Abra del Acay à vélo plus haut col carrossable des Andes 4972 m Empty L'Abra del Acay à vélo plus haut col carrossable des Andes 4972 m

Message par Lucbertrand Lun 27 Juin 2022 - 13:54

Je vais vous raconter deux jours de notre périple de deux mois et demi à travers le nord de l'Argentine. Nous sommes en octobre 2018. Ce parcours concerne le passage de l'Abra del Acay, le plus haut col carrossable des Andes, mais il s'agit d'une piste. 
Nous sommes partis de San Antonio de los Cobres, où nous sommes restés deux jours et trois nuits, l'un de mes camarades s'étant blessé suite à une mauvaise chute à vélo. Hélas, cela n'aura pas suffi, il va abandonner au début de la montée menant à ce col d'altitude. Expérience douloureuse, j'en ai pleuré nous n'étions qu'au douzième jour de notre périple sur 70 prévus. Expérience très difficile de continuer en laissant un camarade qui ne se sent plus, ayant perdu sa motivation.


11 octobre - De San Antonio à 10 kilomètres de l’Abra del Acay - 35 kilomètres - 921 mètres de dénivelé
Nous venons de passer deux jours dans cette petite ville afin que Jean-Paul se remette de sa chute. Le médecin avait préconisé quarante-huit heures de repos minimum. Bien soignées, ses plaies sont en bonne voie de guérison, aucune infection ne s'étant déclarée. Seules ses lèvres très tuméfiées le font souffrir.
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Les dix premiers jours ont été rudes et, pour ne rien arranger, nous nous rendons compte que cet accident nous a aussi secoués. Nous avons bien conscience que nous sommes passés très près d’une grosse catastrophe et que nous devons une fière chandelle à la police argentine qui nous a sortis d’un mauvais pas. Nous apprécions donc cette halte qui va nous permettre de prendre du repos et de nous restaurer convenablement. Presque de l'embourgeoisement !
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À l’issue de ces deux jours de pause, nous reprenons la route qui est, dans un premier temps, goudronnée sur douze kilomètres. Tout semble aller pour le mieux même si nous sommes partis tard pour une étape qui promet d’être exigeante. En effet, nous nous dirigeons vers l’Abra del Acay, 4972 mètres, le col routier le plus haut d’Amérique du Sud.
L’embranchement de la piste est atteint. Nous nous y engageons. Malheureusement, celle-ci ne se révèle pas très roulante car gravier et sable sont une vraie gêne et après seulement quelques centaines de mètres, Jean-Paul ne se sent plus de rouler dans ces conditions. N'ayant pas analysé les raisons de sa chute, il décide de renoncer. Cette décision je la ressens comme un coup de massue. Alors que nous avons préparé ce voyage depuis huit mois, cela me paraît inconcevable de perdre l’un de nous trois en route seulement moins de deux semaines après notre départ et je vis cet instant comme un moment très douloureux.

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Mais la réalité est là et il faut bien l’accepter. Quand le moral déserte et que psychologiquement nous sommes atteints, il n’y a pas d’autre alternative que l’abandon.  Instant déchirant, très difficile, doit-on laisser notre camarade regagner seul Salta distant de cent quarante kilomètres ? Il nous rassure sur sa capacité à y retourner et nous incite à reprendre notre trajet.  C’est un vieux baroudeur qui a beaucoup roulé en solo. Nous nous embrassons, je pleure. Il retourne à la route asphaltée et nous le regardons la rejoindre. Il va faire du stop et une demi-heure plus tard un pick-up le conduira directement à Salta où il sera rapatrié en France grâce à son assurance.  Nous saurons que tout s’est bien passé dans trois jours lorsque nous aurons accès au dieu wifi.
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C'est au travers de ces intervalles de déchirement que nous réalisons ce que représentent les compagnons de voyage dans ces entreprises engagées. Comme j’ai pu le constater au cours des dix jours précédents, André est le coéquipier idéal, calme et rassurant, alliant une très bonne forme physique à un moral à toutes épreuves. Cette envie commune de se dépasser nous a décidés à partir ensemble, nous a unis plus qu’on ne le pense, d’où cette douleur au moment de la séparation d’avec Jean-Paul. 
Nous nous retrouvons à deux, ne pas se poser trop de questions, replonger au plus vite dans l’action. Pas facile, mais que faire d’autre ? C’est la première fois que je suis confronté à la séparation au cours d’un grand voyage. Nous sommes venus chercher l’aventure et quand elle prend des directions inattendues et douloureuses, il faut s’y plier, surmonter sans attendre sa peine et mon esprit est à nouveau très vite accaparé par cette piste qui va nous conduire à près de 5000 mètres d'altitude.
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Une ligne droite semble se perdre à l’infini, piste de sable et de gravier. Nous avons de la difficulté à imaginer par où va se faufiler l’itinéraire au milieu de ces immenses pans de montagne qui nous dominent. Alors que j'ai déjà effectué deux longs séjours à vélo dans les Andes, je reste toujours surpris par le gigantisme de ces coins perdus loin de tout.
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Et puis un léger vague à l’âme me fait regarder ces immensités désertes battues par le vent comme tristes et hostiles. Je me demande alors ce qui me pousse à me mettre dans cet inconfort, à partir vers un col que de toutes façons je n’atteindrai pas avant la nuit. Dès à présent je ne peux m’empêcher de penser au prochain bivouac, qui dans le meilleur des cas ne sera pas confortable. 
Un cimetière nous apparaît au milieu de ces montagnes désolées, lieu de paix par excellence. Nous y faisons une halte. Profitons de la vie, et puis il est temps de se remettre en route et de nous habituer à notre nouvelle configuration à deux au lieu de trois.

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Après une dizaine de kilomètres, nous abordons un virage en épingle à cheveux et, à partir de là, va commencer une longue séance de poussage dont nous ne verrons la fin que le lendemain à midi. Quelques voitures et motos passent. Vers les seize heures nous décidons de nous arrêter pour bivouaquer. L’altitude est de 4500 mètres. Nous choisissons un sol assez plat, probablement le seul endroit acceptable pour planter les tentes sur toute cette longue montée.
Notre campement dérange un joli troupeau de vigognes qui était établi un peu en dessous dans un lieu marécageux, étonnant pour une zone désertique. Mais il faut dire que de hauts sommets nous surplombent de leur suprématie et qu’à certaines périodes de l’année les précipitations sont importantes. Il est donc possible que de vastes poches d’eau permettent d’entretenir ces ruisseaux qui s’étalent sur des replats.
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Le lieu est magnifique et austère, le vent souffle modérément et nous sommes assez bien installés. Constitué d’une platée de semoule, le repas est rapidement prêt et avalé avant que chacun de nous disparaisse dans sa tente pour douze heures de sommeil. Pour ma part la nuit ne sera pas très bonne. Après m'être glissé dans un « sac à viande », puis dans mon duvet par-dessus lequel s'ajoute un sur-sac, j’ai malgré tout un peu froid.  Mon sac de couchage aurait-il perdu de ses qualités ? Certes il n’est pas tout neuf, je l’ai depuis une dizaine d’années. Lorsque le vent s’arrête très tard ou plutôt très tôt, les cris étranges de quelques animaux inconnus percent le silence enfin revenu.
 
12 octobre - Arrêt à Salladios - 39 kilomètres - 591 mètres de dénivelé
Après une nuit froide il est temps de plier les affaires. Il est sept heures. Comme toujours dans ces régions, il est nécessaire de démarrer tôt pour profiter des heures matinales sans vent. Pour le moment nous sommes relativement épargnés. Ces préparatifs du matin par des températures négatives ne sont jamais très agréables. Cela nous fait nous activer encore plus, le mouvement générant ainsi de la chaleur. Mais l’agitation déclenche vite l’essoufflement, nous sommes à 4500 mètres.
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Après un petit-déjeuner spartiate nous démarrons à huit heures trente. Le soleil vient juste de nous toucher, cela fait un bien fou. Il nous faut pousser les vélos à deux sur trois cents mètres afin de remonter à la piste. À peine y avons-nous fait quelques dizaines de mètres qu’un camion s’arrête et le conducteur nous demande si nous voulons monter. Nous déclinons l’offre en remerciant chaleureusement. Si nous avions cédé à la tentation nous l’aurions regretté toute notre vie.
Cette proposition me fait penser à Brigitte, une connaissance qui est à quelques jours de vélo derrière nous. Elle fait partie de cette « bande d’illuminés » que j’appelle « les folles et les fous de l’Atacama » et pour y adhérer, il faut tout simplement avoir traversé le Sud Lipez à vélo. Or, Brigitte vient juste de le franchir en solitaire pour la seconde fois. Et je me suis étonné de savoir pourquoi une deuxième fois parce qu'après la première traversée la plupart des cyclotouristes se promettent de ne pas y revenir. D’ailleurs elle est peut-être le seul être humain à avoir réédité l’expérience.  Sa réponse a été lumineuse, la première fois, alors qu'elle galérait dans un passage difficile, elle avait accepté de monter dans un pick-up. Pour cela elle est revenue. Chapeau !


Cette faiblesse avait failli m’arriver le long de la laguna Colorada au cœur du Sud Lipez, sur une piste épouvantable, une ligne droite de seize kilomètres, je crois me souvenir. J’allais craquer et la jeune femme au moral plus que d’acier avec laquelle je traversais l’Atacama, m’a demandé, presque en s’excusant « ça ne te gêne pas si moi je continue à vélo ? ». Pour moi ce fut l’électrochoc. Il n’était plus question que j’accepte, et voilà comment grâce à Flora j’ai sauvé l’honneur.


Nous nous lançons dans une longue séance de poussage des vélos d'une durée de trois heures trente jusqu’à ce fameux Abra del Acay. Au fur et à mesure que nous montons le décor s’élargit et nous voyons à plus d’une centaine de kilomètres. En face de nous, à une cinquantaine de kilomètres, le volcan Tuzgle que nous venons de gravir, dresse sa pyramide ornée sur son côté gauche de plusieurs coulées de lave noire.
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Contrairement à ce que l’on pourrait penser ces séances de poussage ne sont pas d’horribles calvaires, même si bien évidemment physiquement c’est difficile de pousser nos lourdes montures de longues heures. Mais nous vivons une très belle expérience. Nos corps se sont adaptés aux conditions climatiques, chaud, froid, brûlures du soleil d’altitude, brutalité du vent. Et puis, comment décrire cette joie interne alors que dans ces immensités nous avons la certitude que nous surmonterons l’obstacle, quand bien même nous devrions y passer plusieurs jours supplémentaires. L’idée de s’affranchir de la tyrannie de la montre est l’une des clefs de la passion de ces voyages dans la lenteur.
Nous sommes si conditionnés par la loi des rendez-vous à ne pas louper. Quand je lis des comptes-rendus relatant des voyages de trois semaines, avec plusieurs milliers de kilomètres et trois ou quatre transferts en avion, je me trouve très bien dans mon col où il va me falloir deux jours pour triompher d’une côte de quarante kilomètres, qui ne m’autorisera pratiquement pas à monter sur mon vélo. Cela me ramène aussi à une belle formule lue dans le dernier livre du général de Villiers « Qu’est-ce qu’un chef ?». En Afghanistan alors qu'il discutait avec un chef local, ce dernier a eu les paroles suivantes : « Vous avez des montres et nous nous avons le temps ».
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L'altitude indiquée est fausse, la réalité 4972 m
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Midi au sommet où se trouve une troupe de motards et deux voitures. Le vent souffle en tempête. Nous ne nous éternisons pas.  Quelques photos pour immortaliser le lieu et surprise, la passagère de l’une des voitures, sans doute épatée et impressionnée de voir des vélos lourdement chargés en ce lieu improbable, vient nous « taper » à chacun la bise. Que c’est bon, cela me rappelle s’il en était besoin, que j’ai une épouse et qu’elle me manque beaucoup, mais voilà je pars. L’un de mes bons camarades, baroudeur devant l’éternel, avec un air désabusé dit souvent « on part toujours avec une multitude de bonnes raisons de rester chez soi ».


Une longue descente nous plonge dans un extraordinaire monde minéral. De ce côté du col la route est beaucoup plus vertigineuse. Les bourrasques de vent parfois nous bousculent, attention au ravin. On a tendance à raser la paroi. Il fait froid sur les premiers kilomètres puis la chaleur prend le dessus. Nous traversons bon nombre de ruisseaux qui s’étalent sur la route. Mes sacoches avant sont trouées ayant beaucoup souffert d’avoir frotté contre des pierres du chemin. L’eau va y pénétrer et je constaterai qu’elle aura occasionné des dégâts au niveau de mon matériel électrique. 
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Nous arrivons vers seize heures au minuscule village de Salladios, balayé par un vent furieux. Je demande au seul homme que nous voyons s’il est possible d’avoir un lieu à l’abri pour la nuit. Il nous emmène vers une bâtisse dont l'entrée s'ouvre sur une belle pièce vide de soixante-dix mètres carrés et nous permet de nous y installer. C’est le nirvana. Lorsque arrive le milieu d’après-midi dans ces pays de vent en furie, on a toujours l’appréhension de devoir dormir dehors. De plus, pour ajouter au confort, sur le pas de la porte un robinet fournit de l’eau à profusion. Je n’échangerais pas cette habitation du bout du monde contre un hôtel cinq étoiles. Surtout que les étoiles avec la nuit qui va venir, j’en aurai des milliers, des très petites et des très grosses, toutes extrêmement brillantes. Notre homme va partir et nous allons rester seuls, en quelque sorte les veilleurs de nuit du village déserté.

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Au matin nous repartons et la piste s'annonce amicale dans une luminosité qui invite au départ 
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Message par mjp Lun 27 Juin 2022 - 18:48

Superbe et émouvant récit qui décrit l'émotion ressentie
Magnifique avec toute mon admiration pour l'effort
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